Dans son film Yoroï, Orelsan propose bien plus qu’un hommage du quarantenaire qu’il est à l’adolescent qu’il a été et par lui, à toute une génération.
Bercé aux mangas venus du pays du Soleil levant, il propose d’y encrer son récit. Mais en se faisant, il fait vivre à son personnage principal, Orelsan, la première étape du héros : celle de quitter le giron familial. Il s’agit de grandir, de passer de l’adolescent à l’adulte, en coupant le lien qui retient, qui empêche et qui, parfois, blesse. Et cette coupure ne se fait pas si facilement : symbolisée dans le film par son portable qu’il décide d’éteindre et qui l’assaille de notifications dès qu’il le rallume.
Ce n’est qu’ailleurs que le héros devient héros et c’est ainsi que le personnage principal trouve une armure dans une vieille maison isolée au Japon, qu’il ne pourra quitter qu’au prix d’une série d’épreuves. Même si la référence aux Chevaliers du Zodiaque est clairement explicitée, on peut aussi voir dans l’armure cette carapace que chaque sujet porte au quotidien, ce faux-self qui, s’il est trop inscrit, entrave le sujet. Cet empêchement est symbolisé dans le film par une armure lourde, peu maniable et impossible à enlever.
Pour devenir cet autre et briser cette armure, le héros doit combattre les yokai, monstres, démons ou fantômes issus de légendes japonaises. Les scènes de combat, clin d’œil évident aux mangas ou aux jeux vidéos tels que Mortal Combat, permettent de mettre en action ce que vit le sujet lorsqu’il lutte contre ce qui le retient.
Les yokai attaquent de nuit, moment propice au surgissement des angoisses. Le personnage principal comprend, grâce à l’aide de sa femme, qu’ils sont des représentations de ce qui l’envahit. À plusieurs reprises, cet envahissement voire cet étouffement que les angoisses provoquent, est mis en scène dans le film par des liquides et des bulles d’air qui s’éparpillent et gonflent dans le corps d’Orelsan.
La deuxième épreuve à laquelle il doit se confronter est celle, on ne peut plus symbolique, de la forêt. Orelsan s’y laisse guider par un être étrange à l’apparence phallique. Comment ne pas y voir la représentation inconsciente de l’homme, de la femme et des relations sexuelles qui les unissent. Dans le film, Orelsan attend un enfant et dans cette forêt il s’endort au pied d’un arbre, accompagné de son yokai phallus. Alors qu’il sombre dans le sommeil, l’arbre produit des fruits ayant pour traits son propre visage. Cette scène permet de représenter les angoisses liées au devenir père, à l’engendrement.
Enfin, la dernière épreuve et la plus difficile, a lieu en France car le héros doit retourner chez lui pour être pleinement héros. Orelsan choisit le thème du double, de l’ombre et de la lumière. Orelsama, le double maléfique d’Orelsan, sème la terreur dans tout Paris : violent, vulgaire et narcissique, il fait ce qu’il veut quand et comme il veut. Toutes les angoisses symbolisées jusqu’à présent par les yokai sont incarnées par les membres de la famille, les amis, les artistes qui forment les différents cercles sociaux d’Orelsan. Ils sont tous ligotés par Orelsama, aspergés d’essence et donc proches d’une mort violente. Orelsan, dans un ultime combat, s’oppose alors à Orelsama, son lui sombre qui ne fait que le dénigrer, le rabaisser et qui cherche à l’envahir jusqu’à l’anéantir.
En affrontant ses angoisses, en les regardant en face et en les combattant, Orelsan détruit ce qui l’entrave (Orelsama et son armure), sort vainqueur et devient le héros de sa vie.
Dans Yoroï, l’artiste donne à voir bien plus qu’un film hommage aux mangas d’une génération. Il amène une réflexion sur le burnout, sur la crise de milieu de vie et sur la paternité. Il propose de cheminer avec le héros, de comprendre ce qui se passe lors de ce cheminement qui s’avère difficile et semé d’embûches. Yoroï apparaît comme une bonne métaphore de la cure analytique : celle qui libère et qui permet d’accéder davantage à son Soi.
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